David contre Goliath, version 2009

Gravure provenant de White Head Carvings (source)

Gravure provenant de White Head Carvings (source)

Je sais qu’on est encore à deux mois de l’Halloween, mais j’ai une histoire d’horreur à vous raconter.

Au Québec, dans les années 80, un dessinateur rencontre deux producteurs télé et leur propose une idée de dessins animés pour enfants mettant en vedette un personnage faisant un clin d’oeil au classique Robinson Crusoé. Il travaille avec ces deux producteurs pendant un an ou deux où il expose ses idées, ce qu’il veut faire de ce projet qui lui tient à coeur. Malheureusement, au bout du compte, le projet tombe à l’eau. Jusque là, rien de particulier sinon un peu de déception. Mais l’horreur arrive une dizaine d’années plus tard.

Un matin de septembre 1995, le dessinateur en question s’assoit devant la télé et il tombe sur un charmant petit dessin animé… qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ce qu’il avait proposé à ces deux producteurs il y a une dizaine d’années. Personnages presque identiques, trame scénaristique très ressemblante, etc. Il est là, tétanisé dans son siège alors qu’au générique apparaissent les noms de scénaristes qui se sont appropriés son œuvre et des deux producteurs en question dont il vient de se rendre compte de leur perfidie.

C’est alors que le dessinateur décide de poursuivre les producteurs et leur compagnie pour plagiat. Or, il s’agit de tout un ennemi: la compagnie est colossale, multinationale (ce qui fait encore plus mal car le dessin animé en question est diffusé dans près de 160 pays sans qu’il n’ait aucun droits d’auteur) et peut se payer de très bons avocats. Sans compter que dès le départ, les producteurs font mine de n’avoir jamais rencontré l’artiste. C’est alors que le processus judiciaire s’enclenche, un processus qui va durer 14 ans. 14 ans où le dessinateur devra avoir recours à des avocats et des enquêteurs pour prouver le plagiat. Pas une mince tâche surtout que cette histoire a placé notre artiste dans un haut niveau de déprime qui l’a pratiquement fait lâcher les pinceaux.

Mais aujourd’hui, 14 ans plus tard, après des années de bataille acharnées, l’histoire d’horreur a pris une tournure de conte de fées. En effet, Claude Robinson a enfin eu justice aujourd’hui. Dans un jugement touffu de 240 pages, acclamé par plusieurs personnes, le juge Claude Auclair donne raison à ce David des temps modernes qui a dû se battre contre Goliath. Il faut dire que Robinson avait amassé beaucoup de preuves et de témoignages prouvant le plagiat et le fait qu’il avait bien eu des rencontres avec feue Micheline Charest et Ronald Weinberg de Cinar (il avait même gardé les tickets de métro de l’époque pour prouver leurs rencontres !!! c’est dire !).  Et dire que, honte à moi, j’ai écouté plein d’épisodes de cette série qui a plagié sur son œuvre lorsque j’étais jeune et que j’aimais pas mal ça ce dessin animé… Avoir su. Dans ce billet qui reprend quelques extraits du jugement, il y en a deux que j’aime particulièrement et que je mets ici:

Il faut envoyer un message clair aux contrefacteurs que la cupidité sera punie et qu’ils devront s’attendre à plus qu’une simple condamnation de dommages compensatoires sans pénalité, s’ils sont découverts.

En l’instance, l’octroi de dommages exemplaires enverra un message clair aux producteurs que : la fraude, la contrefaçon, la copie, les mensonges à la Cour ne sont pas tolérés et que les créateurs sont protégés, ces derniers étant souvent démunis financièrement, n’ayant pas la ténacité, l’énergie, ni la détermination nécessaire pour faire face à une guérilla judiciaire, sans compter les coûts que cela implique.

C’est là-dessus que tout se jouait: faire reconnaître les droits de ses créations artistiques ! De la paternité de l’œuvre sur laquelle il a mis temps et énergie ! Un jugement qui pourrait faire jurisprudence et qui ralentira l’ardeur des producteurs qui auraient envie de chaparder d’autres idées à des créateurs sans ressources financières pour les poursuivre. Je me rappelle au collégial que dans notre cours d’écriture dramatique, notre professeur nous disait: « le milieu de la télévision, c’est là où il y a le plus de plagiats et souvent, il est difficile de le prouver alors si vous vouliez écrire pour la télé, protégez vos arrières ! »

Car c’est aussi la leçon du dossier Robinson: les créateurs doivent assurer leurs arrières lorsqu’ils vont présenter leurs œuvres à des producteurs. Car il faut le dire, sans preuves suffisantes et vigilance de sa part, Claude Robinson ne serait probablement pas un homme soulagé et victorieux aujourd’hui.  Par moment, je me demande si les associations d’auteurs ne pourraient pas se concerter pour créer un organisme quelconque ou une petite structure permettant de mieux protéger les droits d’auteur… M’enfin !

Une chose est sûre: voilà un exemple de David contre Goliath moderne. Comment la ténacité incroyable d’un homme a été récompensée au bout du compte, comment il a toujours défendu son point avec courage et dignité. Une bien belle leçon de vie, en tout cas ! 😀

Bravo David Monsieur Robinson et même s’il y a appel (ce qui est fort possible puisqu’on parle d’un dédommagement de 5 millions), vous devez déjà être soulagé qu’on ait reconnu sur la place publique la paternité de votre œuvre !

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Maîtres de nos textes

Ouin, ça va mal dans les quotidiens, particulièrement dans la famille Quebecor. La grogne monte et pas à peu près. Ça sent le lock-0ut, mais en même temps, à quelques jours du début de Star Académie, ça serait plutôt « malaisant » alors le terme n’est pas encore prononcé par Quebecor Média.

Bon, je ne parlerai pas des conditions de travail au JdeM. Je ne m’y connais pas assez pour me prononcer. Par contre, j’ai une petite opinion sur la manière dont Quebecor perçoit ses journalistes. Ce que je n’aime pas, c’est le glissement qui s’est produit dans l’empire médiatique depuis 5-6 ans. Au départ,  les journalistes étaient, à mon avis, bien perçus et respectés comme tel. Or, depuis 2003 (début des Star Académie et autres trucs à convergence), il me semble qu’il y a une triste dérape. Je lis, par exemple, cette lettre d’un ancien journaliste d’ICI sur le blogue de Steve Proulx et ça m’effraie. Ça m’effraie de penser que bientôt, les grands médias écrits ne percevront plus leurs travailleurs que comme des pions pour qu’ils écrivent sur ce qu’ILS veulent.

Ça m’effraie de penser que pour eux, les textes originaux écrits par leurs pigistes et journalistes ne sont que des « munitions » dont ils peuvent se servir comme ils veulent sans aucun respect de  droits d’auteur (un droit fondamental, surtout pour les petits pigistes qui travaillent pour des bouchées de pain…). Je veux dire que oui, les textes écrits dans un média « appartiennent » au média en question dans la mesure où ils s’en servent. Mais il y a une question de respect là-dedans qui se perd quand on te dit: « en fait, mon grand, ce que tu écris nous appartient totalement et on te doit absolument rien, parce que si on pouvait, on engagerait des singes pour écrire, ça nous coûterait  moins cher ».

Et le problème est que quand un jeune pigiste commence sa carrière (je m’inclus dans le lot), il est difficile de dire non à un emploi rémunéré… et ça, les grands médias le savent et s’en servent joyeusement. Alors, là, c’est de décider si nous sommes prêts à signer n’importe quoi et être capable de se nourrir ou avoir de l’intégrité et être prêt à vivre de manière plus que précaire…

Vous vous rappellez ? À l’époque, Jean Lesage faisait un fameux discours où il disait qu’il fallait être « Maîtres chez nous » ? À quand un slogan « Maître de nos textes » à la FPJQ (Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec) ?

Aujourd’hui, la FPJQ se prononce enfin contre cette cessation de droits moraux chez TVA Publications… Déjà le début de quelque chose.